BARTHES (Roland)

L'Impasse du style

22 septembre [1947]

Tapuscrit de 3 pages (27 x 21 cm) et LAS de 1 pp. rédigée à l'encre bleue sur 1 feuillet rose de 21,2 x 13,8 cm

Important article tapuscrit comportant des annotations et corrections autographes à l'encre rouge et noire.

Cet important texte, titré L'Impasse du style est resté inédit. Il ne figure pas dans Bibliographie générale (textes et voix) 1942-1982 établie par Thierry Leguay. Il est de la même veine que les textes de Barthes publiés en 1947 puis en 1950 par Maurice Nadeau dans Combat et qui formeront Le degré zéro de l'écriture publié par les éditions du Seuil en 1953.

On joint la lettre autographe signée adressée à Maurice Nadeau témoignant de leur collaboration.

"22 sept / Cher Nadaud [sic], / Voici un texte qui / constitue en gros une répon- / se à une partie des objections formulées, celles de na- / ture essentialiste et tradi- / tionaliste, réponse pour le / fond, mais pas du tout dans / la forme. Au cas où ce / texte ne conviendrait pas, / pour une raison ou une / autre, il n'y aura qu'à me le dire. / Merci, et amitiés. / Barthes / 11 rue Servandoni / Paris 6e Danton 95.85."

En introduction du premier article de Roland Barthes, intitulé Le Degré zéro de l'écriture, publié par Maurice Nadeau dans Combat le 1er 1947, le jeune philosophe sémiologue était présenté ainsi: "Roland Barthes est inconnu. C'est un jeune. Il n'a jamais publié; même un article. Quelques conversations avec lui nous ont persuadé que cet enragé du langage (depuis deux ans, il ne s'intéresse qu'à cette question) avait quelque chose de neuf à dire. Il nous a remis l'article ci-dessous, qui n'est pas, de loin, un article de journal tant la pensée en est dense et sans pittoresque extérieur".

Retranscription :

"V. L'impasse du style

La littérature contemporaine est un front d'écritures, / qui représentent autant de solutions différentes du problème / historique de la modernité: disposer d'un langage libre au ser- / vice d'une pensée responsable.

Mais on a vu aussi que chacune / de ces tentatives recréait plus ou moins rapidement un langage / clos, particulier, marqué de poses, de conventions, de réflexes, et / de toutes manières coupé radicalement des langages multiples de / la société.

Or, cette sécession, qui a été le régime normal de la Littérature française jusqu'à la grande crise du siècle dernier, / l'Histoire l'a posée maintenant dans une lumière nouvelle: il est / né une responsabilité de la forme, dont témoigne la pluralité mê- / me des écritures modernes.

[Crise de la littérature]

Cette responsabilité, les écrivains contemporains peu- / vent en être plus ou moins conscients. Il y en a qui choisiront / sans problème de faire de la littérature avec l'écriture de La- / clos ou celle de Gide; d'autres, plus tourmentés, chercheront une / forme moins artiste, plus proche de la parole sociale ou de la / parole intérieure (celle du monologue ou du rêve paraissant main- / tenant plus objective que l'écriture-récit); d'autres enfin, / s'efforceront de créer une écriture irresponsable à force d'ab- / sence.

Toutes ces tentatives n'ont pas été sans faire de la Lit- / térature moderne un objet tragique et grand, dont ce n'est pas le / lieu de dire ici la splendeur et la nécessité. Ce problème de l'é- / criture produit d'ailleurs un malaise plus qu'une crise, parce / qu'il ne peut pas être actuellement posé avec pureté : la Litté- / rature n'est pas seulement le décor d'une problématique pure de / l'humanisme: elle est aussi une valeur marchande, qui a ses lois de / production, de distribution et de consommation. L'écrivain peut / bien créer au départ une écriture absolument libre, dégagée de / tout passé, transcendante à toute division sociale: consommée par un / groupe restreint, définie par des réflexes de luxe, d'art ou de / pensée pure, l'écriture change de visage au fur et à mesure qu'elle / s'accomplit; sa liberté ne survit jamais à son insertion dans le / monde des rapports humains; rien ne peut empêcher - et surtout / pas elle - qu'elle soit très concrètement un objet solidaire de / toute l'Histoire sociale; née libre, une écriture se retrouve alié- / née par le regard des hommes historiques qu'elle va toucher.

C'est / que la société renvoie à l'écrivain une langue normative, particu- / lière, incompatible par là même avec la disparité du monde so- / cial, devenu désormais le seul monde réel; toute littérature retour- / ne à la clôture d'un langage technique, dont on exige pourtant / qu'il soit immédiatement, sans relais, dans sa substance même, l'ex- / pression d'un humanisme, d'un désespoir ou d'une foi affirmés à / l'échelle universelle.

[Pour une littérature d'explication]

Si donc toutes ces écritures modernes, si attentives ou si / passionnées à donner une nouvelle fraîcheur au langage littéraire, / ont échoué, c'est que chacune d'elles, même la plus révoltée, a posé / la question de confiance à la forme, jamais au mythe lui-même. Or / le langage littéraire ne peut se libérer que de l'extérieur, la / Littérature ne peut se comprendre qu'en dehors d'elle-même, à par- / tir de l'Histoire qui la contient. La civilisation des littératures, / inconnue de tant de peuples et de certains temps, cette civilisa- / tion dont la surface séculaire et spatiale est bien définie, est / périssable; elle donne des signes d'essoufflement.

Il y a vingt ans seulement, l'intellectuel était encore une sorte de mage, spécialis- / te des généralités humaines, chargé d'administrer le domaine qu'il / avait enlevé à la religion: l'éthique. Aujourd'hui, l'intellectuel / atteste beaucoup moins un mystère, il contribue à le déplier; son / domaine, c'est le savoir humain. La Littérature est dépossédée len- / tement au profit d'une réalité historique nouvelle, qui change / les écrivains en techniciens sauf à les abandonner au passé coupa- / ble: la synthèse progressive des sciences humaines. Désigné pour / des tâches précises, ethnologue, sociologue, linguiste, ou historien, / l'intellectuel se libère d'autant de cette terreur d'une respon- / sabilité vague et générale, qui tiendrait à sa condition et non à / ses actes.

Dans ce trajet séculaire qui a conduit du sacré à la / science, de la morale à l'éthique, et de l'éthique au savoir, la / Littérature n'a d'abord été que le rituel d'une religion; puis sé- / parée de ses origines, elle est devenue ensuite sous le nom de / Belles-Lettres, elle-même un mythe splendide et mortel; maintenant / elle se trouve confrontée de toutes parts avec l'exigence d'un / savoir total: c'est toute la littérature d'expression qui est me- / nacée au profit d'une littérature d'explication et de combat.

Paragraphe biffé :

Peut-être que le jour où l'écrivain ne sera plus le mage , le philo- / sophe ou le poète du mystère du monde, mais participera à son dé- / voilement, le jour où son langage ne sera plus prière , chant, médi- / tation ou récit, en tous cas métaphore de la réalité, mais un acte / positif, continu et modeste d'explication, peut-être que ce jour-là, lors- / que la nature sera plus claire, la société mieux réconciliée, une / nouvelle Littérature sera possible, des Belles-Lettres renaîtront / l'écriture sera fraîche et unie à nouveau".

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