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SAUVAGE (Marcel)

SAUVAGE (Marcel)

Lettre à Maurice Nadeau

8 janvier 1947

LAS de 4 pp. au format petit in-4 sur papier d'écolier quadrillé à grands carreaux, rédigée à l'encre bleue

Très belle lettre autographe signée adressée à Maurice Nadeau, datée du 8 janvier 47, concernant un débat houleux intervenu lors d'une réunion du jury du Renaudot.

Retranscription : « Cannes, 8 juillet 47 / Mon cher Nadeau, J’apprends par l’ami et associé actuel de Jacques Pauwels, Jean Sylveire qui m’écrit longuement et à qui je réponds de même…

1°) que je touche 4 % sur les auteurs édités chez Charlot. (J’écris donc à celui-ci pour lui demander les quelques millions qu’il me doit et que j’ignorais alors que ma situation matérielle n’est pas des plus brillantes dans le moment.)
2°) que Pauwels ne m’a jamais parlé d’agent double (en effet il s’agissait d’agent de l’ambassade, ce qui ne me semble pas déshonorant jusqu’à nouvel ordre) et l’ami Sylveire me suggère (ou me rappelle) que je devais être sous le coup de libations (lesquelles, je pense ne m’ont nullement empêché de lui donner, et à ses amis, des renseignements pris des quelques relations qui pouvaient leurs être utiles.
3°) que Flamand et un honnête homme (ce dont je n’ai jamais douté et je crois avoir suffisamment témoigné, dans cette compétition même, en quelle vive estime je tenais ses efforts d’éditeur et sa personnalité)
4°) que cette tragique histoire étant publique, je devais désavouer publiquement… et qu’une lettre devait être adressée à tous les membres du jury Renaudot.

Je me demande vraiment si je rêve et avec qui j’ai l’honneur immérité de vivre depuis mon retour d’Afrique…

Jean Sylveire est un homme et j’aime beaucoup, que je me suis efforcé aussi confraternellement que possible, d’aider depuis 20 ans. Jacques Pauwels, à qui j’ai été présenté par Flamand dans la pensée que je pourrais être utile à ce jeune journaliste et écrivain, n’a paru, dès notre première et longue conversation, un garçon lucide et sérieux, en qui je pouvais avoir confiance. Et j’ai si bien eu confiance en lui (je m’excuse d’avoir cette tendance à croire que les gens sont honnêtes et à admettre naïvement la probité) que j’ai répété chez moi, aussitôt après notre entretien ce que j’ai conscience d’avoir entendu, - cela même que j’ai redit tout de go, le soir à la réunion de Renaudot. Évidemment, certains confrères – qui me connaissent mal et qui ne savent pas de quel prix j’ai payé depuis 25 ans ma ligne de conduite morale, - ont vu une basse manœuvre et la plus ignoble sans doute (étant donné que je suis comme dit « un vendu »). Nadeau, ça juge plus une époque et un milieu que cela ne m’a jugé… Car il apparaît ainsi (en dehors même des erreurs et des maladresses possibles) que toute franchise est immédiatement équivoque et ne peut témoigner que d’une évidente saloperie.

Lorsqu’à la seconde réunion des Renaudot, Notre camarade Pierre Descaves, qui s’était, je crois, rallier à votre candidat, a dit qu’il tenait de source sûre que Roy était un canadien et que, par suite, il se trouvait hors course, je n’ai pas pensé une seconde que Pierre pourrait être de mauvaise foi mais au contraire que sa bonne foi avait pu être surprise. Il ne me viendrait pas à l’esprit, en pareille circonstance de soupçonner un confrère des pires desseins.

Demandez donc, Nadeau, à notre consœur Jacqueline Lenoir (avec qui je pense avoir été assez chic, elle a travaillé dans mon rayon à l’Intran[sigeant] et à Opera Mundi) le double de la lettre qu'elle m'a amicalement adressée pour me recommander l'auteur de l'auteur de "Sang russe" [Georges Govy]. Je vous prie de lire attentivement le post-scriptum. Il m’a paru que la gentillesse qu’elle me rappelait, la recommandation qu’elle me faisait d’autre part étaient soulignées d’une façon très particulière. Cela m’a touché au vif. Ainsi j’étais un individu suspect, dont il vaut mieux ne pas parler, à propos de qui on encourt des protes[ta]tions mais dont on ne peut user à l’occasion. Je me suis souvenu (pardonnez-moi ce rappel, je ne suis pas de ceux qui exploitent ce qu’ils ont fait normalement) de tout ce que j’avais pu réaliser, à mes dépens, pour aider, pendant des années, mes camarades en peine, juifs, communistes ou autres... Demandez à Aragon, à Jean Roire (Ce soir), À Sam Cohen (France soir), à Max Zetlaoui à l’AFP, à Jean Botrot (aux Affaires Étrangères), À Marcel Mariani, À Florent Fels (à Radio Monte-Carlo), à Gabriel Audisio, à Claude-Henri Leconte (à la radio diffusion nationale) et à tant d’autres (et je ne vous parle pas des deux tentatives d’assassinat que j’ai subies à Tunis et à Alger).

Si j’ai insisté sur le cas qui semble nous opposer outre mesure c’est que j’ai cru, une fois encore, être refait par la tromperie à l’amitié et à l’indépendance. Et nous vous en reparlerons, si vous voulez le bien avec Flamand et avec votre poulain (dont au moins un des amis, Sadoul, a été de mes collaborateurs).

Il est exact, mon cher Nadeau, quand je suis devenu (à la suite de mes blessures de guerre et de huit opérations graves, dont la dernière voici deux ans) d’une sensibilité peut-être excessive. J’ai, hélas, de trop bonnes raisons pour cela (j’ai commencé à mon apercevoir en prison ou j’ai fait six mois de cellule pour délit d’opinion, alors que je ne marchais encore que sur des béquilles). Toutes mes tendances, politiquement, me portent vers la gauche, l’extrême gauche et là encore je crois l’avoir prouvé à mes dépens, - en toute liberté c’est cela sans doute qui est inadmissible ou incompréhensible. Mais je n’ai puis admettre que tous les moyens soient bons pour réussir, ni que la mauvaise foi et la cruauté socialisante soient des procédés humains alors précisément qu’on se targue de la plus fraternelle humanité.

Nous avions décidé, après l’autre guerre, un certain nombre de camarades, la plupart libertaires, d’aller en Russie, qui était pour nous (et si qui l’est demeuré malgré tout, selon la pensée de notre pauvre Istrati) le pays de l’espoir ! Ce petit groupe avait à sa tête Serge Roscoff, alors un des jeunes critiques d’art les plus cotés de Paris. On leur fit bon accueil… et ils furent tous fusillés, sauf un qui fit de longues années de prison pour avoir eu la foi. Par hasard, je n’étais pas du voyage par ce que je devais aller d’abord à La Haye, un congrès international des pacifistes.

Ce sont ces souvenirs qui m’obsèdent, qui m’obsédaient encore en 40 lorsque ayant quitté la France pour Tunis où je coltinais du matin au soir les bagages des clients d’un petit hôtel de troisième ordre, je me félicitais malgré tout d’avoir changé de métier, En regrettant de ne plus avoir la forme physique pour faire un autre chose que de cacher chez moi des marins ou des pilotes français en rupture de « collaboration » et en instance de départ pour Tripoli ou Londres…

J’ai été témoin par la suite d’une affaire qui demeure pour moi monstrueuse, du point de vue justice, ; où j’ai essayé de sauver une certaine dignité professionnelle (et je puis dire, je crois, française) cela m’a valu une demi-douzaine de malabars, conduits par un camarade que j’avais fait vivre, sont venus pour me casser la figure au nom des principes qu’ils n’avaient jamais pensé d’appliquer en d’autres temps.
J’en passe Nadeau, mais j’ai eu pour vous, spontanément une amitié et une confiance qui ne datent pas de votre entrée au Renaudot. Je le concède encore, je suis enclin à aimer vraiment, avec toute l’affection dont je suis capable, ceux que j’ai choisis (à tort ou à raison) comme amis et à les défendre jusqu’au bout, sans jamais d’ailleurs aucune déloyauté à cet égard ou à l’égard de quoi que ce soit. Quelques-uns s’étonnent que je pourrais terminer mes lettres par ce mot « affectueusement ». Eh oui, je le sais bien, notre époque n’admet guère les sentiments, ni la spontanéité mais les une sorte d’entre-débrouillage qui ne m’agrée pas. Tant pis. Je suis déjà trop vieux pour changer d’attitude.

Et tout cela pour vous certifier que j’ai été navré, que j’ai eu vraiment une peine sur laquelle je ne veux pas insister, lorsque je vous ai vu adopter une attitude immédiate qui signifiait, qu’à tout le moins, vous me considériez comme un écœurant manœuvrier, sinon d’abord pour un malhonnête homme, sans autre discrimination, sans autre possibilité. Peu de temps auparavant un condamné de droit commun (trois ans de prison pour vol) avait essayé de me faire interdire l’accès d’un hebdomadaire où par chance j’ai de nombreux amis de la résistance. C’était un confrère, assez connu dans les milieux journalistiques, qui était venu autrefois m’apitoyer sur son cas et qui m’avait joué la comédie du repentir, de la camaraderie et de l’indépendance politique (bien sûr). Et là encore j’étais bouleversé de ma confiante bêtise.

Peut-être comprendrez-vous mon état d’esprit, si cet épanchement un peu triste et sans doute trop long ne fait pas figure de roman à vos yeux. Roman trop vécu, malheureusement.

Je ne sais si le tableau que fait de moi, ce brave Sylveire, me présentant au Renaudot (dont je suis le président, affirme-t-il) pris à la gorge… acculé par mes adversaires… Je ne le crois pas et je ne veux pas le croire. J’ignorais au demeurant que j’eusse en la circonstance des adversaires. Et je trouve là des éléments enfantins disproportionnés avec ce qui, de coutume, dans les discussions d’un jury ou d’un comité de canards, demeure strictement privé et n’a rien à voir avec la place publique, pour passionné qu’ait pu devenir un débat où le plan humain ne peut demeurer étranger à la littérature ou réciproquement.

Sylveire ajoute encore (je ferai faire deux ou trois copies de sa lettre si vous jugez que cela en vaille la peine) que je peux porter un mauvais coup à la carrière de Pauwels. Vraiment ? Alors même que je maintiens ce qui est pour moi la vérité toute simple qui, d’entre les Renaudot, voudrais porter tort à ce jeune écrivain dans le talent est brillant et la bonne foi (sinon la mémoire) demeure entière. Ils m’ont l’air d’ailleurs, dans leur coin, de succomber à une sorte de terrorisme latent contre lequel précisément il faut réagir, quand il tourne à la psychose (et Sylveire de me citer un éditorial d’Action).

En fin de compte la question dépassait la personnalité de Georges contre laquelle, je n’ai rien d’autre qu’une déception d’amitié (à tort ou à raison) sur le plan de l’indépendance politique. J’ai d’ailleurs voté pour lui après mon intervention bien maladroite pour un littéraire. Et si j’ai eu tort, malgré les faits que je tenais pour suffisants, croyais mon cher Nadeau, que je suis homme à le reconnaître et à rendre service à tous ceux que j’ai pu « gêner » malgré moi. Je demeure donc fidèlement et affectueusement votre, tant pis… Marcel Sauvage

A la fin les nerfs sont à bout, cassent ; ils l’étaient ce samedi soir et pour d’autres raisons personnelles.

Dès mon retour à Paris, je vous ferai signe. En attendant quel qu’il soit, un mot de vous serez le bienvenu, car hélas, je ne suis pas ici pour mon plaisir. MS ».

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