L’AVIS DU LIBRAIRE

 

Le détenteur de L'Origine du monde s'adressant à sa maîtresse : "Pour que puisse demain rimer rêve avec Ève / Et que vive l’amour, imaginaire pur / Viennent mes désirs, délicieux élève..."

LACAN (Jacques)

Correspondance intime adressée à Madeleine Chapsal

9 décembre 1955-12 mars 1974

18 LAS et 1 CAS formant un ensemble de 21 pp. ½ principalement aux formats in-8 (12,5 pp.) et in-4 (8 pp.)

Correspondance intime composée de 18 lettres autographes signées et une carte autographe signée (4 enveloppes conservées), formant un ensemble de 21 pp. ½ principalement aux formats in-8 et in-4, adressée par le psychanalyste Jacques Lacan à la journaliste Madeleine Chapsal.

Écrivaine née à Paris en 1925, Madeleine Chapsal, débuta sa carrière dans la presse en tant que journaliste littéraire, notamment à L’Express, créé en 1953 par son époux, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud. Responsable des pages littéraires du magazine pendant plus de vingt ans, elle y publia régulièrement ses entretiens avec de nombreux écrivains et intellectuels. Celui avec Jacques Lacan parut le 31 mai 1957.

Après son divorce en 1960 et une liaison amoureuse malheureuse, elle entama une analyse. Elle refusa les soins de Jacques Lacan, qui, selon ses propres termes, lui faisait la cour...

Quinze des lettres de cette correspondance ont été adressées de la fin de l’année 1955 à 1957, période durant laquelle les relations entretenues par Madeleine Chapsal et Jacques Lacan semblent avoir été les plus suivies. Ces lettres laissent entrevoir de fréquentes rencontres, de grands espoirs puis des peines et une tendresse profonde et durable.

Le 9 décembre 1955, Lacan semble confiant lorsqu'il déclare « qu'il y a de l'avenir entre nous ». Chapsal est alors l'épouse de Servan-Schreiber, mais leur mariage n'est pas sans ombres.

Le 28 du même mois, Lacan écrit : « Qu'importe le nombre de tes amants si nul d'entre eux ne te donne l'univers. ».

Dans plusieurs lettres, Lacan révèle franchement son affection : « Laissant place à l'envie de vous voir, d'entendre votre voix - que j'aime assez pour préférer ne pas l'entendre au téléphone. Comment faire ? Un verre chez moi ce soir à huit heures. »

En mars 1956, il déclare sans ambages : « Il me semble qu'on ne peut plus clairement vous dire le plaisir qu'on a de vous voir. »

D'autres lettres témoignent d'une relation tourmentée : « Je vous aime toujours bien - détruisez le contenu du dernier pneumatique qui dans cette figure de pieuvre furieuse qu'il présente maintenant est aussi déshonorant pour vous que pour moi », ou encore, le 13 février 1956 : « Pour me trahir, vous avez l'instrument suprême : cette loyauté qui est la vôtre et à qui vous savez que je me confiais pour ne pas me faire déclarer les sentiments qui veulent dire pour vous la guerre ».

En janvier 1956, puis en décembre 1957, Lacan adresse un poème à Chapsal.

Le premier sous forme de calligramme représentant une coupe :

« Visite d’un visage

vaillante à mon invite

- mais veillant au virage

un vœu tu l’as fait vite

un vœu de ta voix sage

un vœu

- avant l’aveu

que j’évite

(Octain pour répondre à une lettre de lundi) Venez que je vous revoie quand vous voudrez. JL. Le 18. I. 56 / Octain en forme de coupe, remarquez-le comme je viens de le faire moi-même ».

Le second donnant voix à ses désirs : « Le 20. XII. 57 / Pour que puisse demain rimer rêve avec Ève / Et que vive l’amour, imaginaire pur / Viennent mes désirs, délicieuse élève / Le paradis promis aux f…t…rs du futur ».

Lacan fait également référence à ses publications et ses séminaires, offrant également un aperçu de sa méthode de travail : « Je crois que je n'ai pas fait aujourd'hui un trop mauvais séminaire. Ce qui prouve qu'il m'est possible de me coucher à 4 h et 1/2 du matin. Et pourtant à 9 h et 1/2 je n'avais encore rien planifié de ce qui devait m'y servir d'appui. Je leur ai donné rendez-vous pour le prochain le 14 mars, vous y êtes cordialement invitée […]. »

Même si Lacan n’aborde pas en détails l’objet de ses recherches dans ses échanges épistolaires avec Chapsal, comment ne pas percevoir le psychanalyste derrière la question qui apparaît dans sa lettre du 6 janvier 1956 : « Comment pouvez-vous méconnaître chez l'interlocuteur que je suis, ce besoin de reconnaître dans celui qui m'intéresse avant tout ce qu'il n'est pas - et ce qu'il frémit d'être ? ».

À deux reprises, le 1er mars 58 et le 9 août 1956, Lacan évoque l’exemplaire de Paludes d'André Gide, que Chapsal lui avait fait parvenir. « Nos lettres se sont-elles croisées ? demande-t-il. Ce serait bien - et dans ce cas assez "paludes" en leur symétrie (mais ce petit bouquin vous fait-il de l'effet ?) ». Lacan se réfèrera plusieurs fois au livre dans ses écrits, notamment dans un article pour la revue Critique, publié en avril 1958.

Dans une lettre non datée et sur un ton plus léger, Lacan semble faire allusion à un néologisme imaginé par une Chapsal espiègle : « "le Féminus" est digne de figurer dans le séminaire sur le trait d'esprit que je leur fais cette année et qu'ils ont l'air d'apprécier - même s'ils n'en mesurent pas encore l'importance. »

Lacan y fait de nombreuses références à la commune de Guitrancourt, où en 1951, il faisait l'acquisition d'une maison secondaire. C’est à Guitrancourt qu’était accroché au mur, derrière un panneau peint par André Masson, la pièce maîtresse de sa collection de tableaux, « L’Origine du monde » de Gustave Courbet acquis en 1955, et probablement dévoilée à Madeleine Chapsal lors d’une probable visite dont nous n’avons trace. Le tableau est maintenant conservé au Musée d’Orsay.

Dans sa biographie du psychiatre, Elisabeth Roudinesco nous apprend que « jusqu'à sa mort, il s'y réfugiait le dimanche pour travailler, y recevoir des patients, et y donner de somptueuses réceptions. Il adorait jouer la comédie devant ses amis, se déguiser, danser, faire la fête et porter des tenues extravagantes » (Jacques Lacan, Fayard, 1993). 

Le 28 février 1956, Lacan écrit d'ailleurs à Chapsal à propos d’un bal organisé chez Marie-Laure de Noailles où il se rendit déguisé en chouette : « Tiens ! Si vous pouviez me dire en quoi je pourrais me costumer pour un bal chez Marie-Laure […], je vous en serais reconnaissant, n'en ayant à l'heure qu'il est aucune espèce d'idée. […] Si vous en avez une, téléphonez-la alors à coup sûr et n'en parlez pas. »

Lacan laisse également libre cours à sa facétie langagière, mentionnant par exemple, le 20 décembre 1957, le "wékande" approchant.

Il arrive aussi à Lacan de dévoiler sa peine : « Ce dimanche soir où je me sens très las. » écrit-il dans une lettre non datée, et le 18 octobre 1960 : « J'ai perdu mon père il y a quelques jours et le deuil douloureux que j'en ressens ne m'empêche pas d'être sensible à la rectification que vous m'apportez […]. »

Le 28 novembre 1972, il admet même : « Vous avez bien raison, ma chère Madeleine, avec moi "rien n'est simple ni ne va de soi". ».

On joint un aérogramme adressé à Madeleine Chapsal par Thibault Lacan, fils de Jacques Lacan et de sa première épouse Marie-Louise Blondin.

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