[A propos de Marc Bloch - Appel et rappels de l'histoire]
s.d. [1961]
Manuscrit autographe de 6 pages, rédigé à l'encre bleue au recto de 6 feuillets de papier quadrillé in-4 (22 x 16,8 cm) provenant d'un cahier à spirale
Manuscrit autographe de 6 pages, de premier jet, comportant quelques ratures et corrections, de la première partie de ce texte élogieux consacré à l’officier, résistant et historien Marc Bloch (1886-1944), dont une version remaniée et augmentée parut dans la revue Preuves en 1962.
Il y est longuement question de L’Étrange défaite ouvrage de référence détaillant les raisons de la défaite française lors de la bataille de France pendant la Seconde Guerre mondiale, rédigé par Marc Bloch immédiatement après les faits, de juillet à septembre 1940, et publié, à titre posthume, en 1946.
Après avoir évoqué l'engagement dans la résistance, l'arrestation et l'assassinat de Marc Bloch par la Gestapo survenu en juin 1944, Emmanuel Berl revient sur les éléments développés dans La Déposition d'un vaincu, formant la première partie de L’Étrange défaite, ayant conduit à la reddition de la France en juin 1940 : la drôle de guerre, la blitzkrieg, le déploiement par l'armée allemande de panzers appuyés par l'aviation face à une armée française désorganisée, une formation des troupes plus efficace.
Transcription :
"Marc Bloch était un de nos meilleurs historiens. On lui doit deux livres fondamentaux, l'un sur la société féodale, l'autre sur les rois thaumaturges. Il fut aussi un martyr de la Résistance. Martyr au sens fort de ce mot : en étant torturé et tué, il accomplissait son destin, et en avait, sans aucun doute conscience. Sa mort l'exprime, comme une œuvre. Il disait qu'il y a les soldats et les guerriers, il avait conscience de n'être pas un vrai soldat, mais il se sentait un vrai guerrier et le fut.
Le témoignage qu'il porte dans "l'Étrange défaite", on imagine l'intérêt passionné avec lequel il l'eût examiné, s'il lui avait été fourni par un autre. Il savait bien que tout livre d'histoire est un compromis entre le présent et le passé.
La défaite de 40 ne nous parait plus "étrange". Non plus que celle de 1870 malgré les efforts de M. [Henri] Guillemin pour la rendre mystérieuse telle. La Fontaine sourirait de voir les peuples si étonnés par leurs échecs militaires, et si peu par leurs succès, ceux-ci leur semblant naturels, et ceux-là inexplicables. En 1870, [Helmuth Karl Bernhard von] Moltke savait se servir des chemins de fer, et l'État-major de Napoléon III ne le savait pas. En 1940, l'Allemagne avait inventé une formation nouvelle : la Panzerdivision appuyée par une aviation de bombardement ; la France n'avait pas cru à cette nouveauté, malgré l'objurgation de M. de Gaulle. Elle admettait les chars, mais pour appuyer l'infanterie, [?] elle admettait les avions, mais pour l'éclairer. L'histoire militaire est pleine de ces inventions tactiques, la phalange macédonienne, la légion romaine, la formation par mille de Gengis Khan, le tertio espagnol. Elles assurent pour un temps, des victoires surprenantes à leurs auteurs, jusqu'à ce que d'autres l'imitent, ne les dépassent.
Tout ce que rapporte avec tant de modestie et de précision Marc Bloch sur les défaillances de l'armée française est certainement vrai, mais n'était moins vrai en 1914 : le plus brillant espoir de ma génération, Vigier, est mort en 1916, alors qu'il préparait une thèse accusatrice sur le grand État-Major. Mais en 1914, on a pu venir à bout de ces défaillances, en 1940, non pas : le second phénomène n'est pas plus "étrange" que le premier. Je viens de lire un gros livre sur Austerlitz : on en retire le sentiment que même cette bataille - chef d'œuvre - aurait pu tourner au désastre, que le dispositif prévu dût être changé. La pagaïe que Tolstoï montre, hallucinante, dans les armées austro-russes, l’armée française n'en était pas exempte... Tant il est vrai que les batailles vécues ou ressuscitées par le génie d'un grand romancier ressemblent très peu à l'image que l'histoire militaire en donne, après d'innombrables retouches.
Il n'en reste pas moins vrai que le moral de l'armée et de la nation française furent plus haut en 14 qu'en 40.
C'est d'abord, qu'on y avait mieux veillé. En décidant le recul des 10 kilomètres pour bien établir l'agression allemande, [René] Viviani, conseillé par Jaurès, balaya les hésitations, les réticences, les scrupules des pacifistes français. La guerre de 1939 au contraire, fut mal engagée : on la faisait pour défendre la Pologne, et la Pologne ne fut pas défendue. On avait enseigné aux français que seule l'agression ennemie - le bris de clôture - justifiait le recours aux armes, et en 1939, la France dut attendre un an l'agression allemande.
Sans doute, en 1940, certains français avaient des arrière-pensées, des "mauvaises" pensées. Mais en 1914 aucune. On ne suppose un instant que la Bataille de la Marne n'ait pas été gagnée. On entrevoit aussitôt l'énorme développement qu'aurait pris la dénonciation des "complices de l'Allemagne"... J'ai moi-même été admonesté sévèrement par mes officiers parce que j'étais abonné à "L'Homme enchaîné" du défaitiste Clémenceau.
Je tiens donc pour rigoureusement vraie tout ce que Marc Bloch toute la "déposition d'un vaincu" de Marc Bloch ; quitte à en tirer des conclusions beaucoup plus nuancées, lui-même, aujourd'hui les nuancerait, sans doute. Mais il pourrait aussi les reprendre. Il constatait que l'armée de métier était, en France, plus éloignée de la troupe que l'armée allemande. C'était déjà vrai en 1913, et il est à craindre que ce soit encore vrai, aujourd'hui. En 1913, les officiers de réserve allemands faisaient avec plaisir leurs "périodes" avec plus de plaisir que les nôtres. Non que ceux-ci aient été moins patriotes, ni même moins disciplinés. Mais, ils devaient interrompre leurs travaux pour battre la semelle dans les cours de casernes. Au lieu qu'à un professeur allemand, on confiait une section, lui commençait de la mener d'un point à un autre, par étapes - après quoi, il avait terminé sa période. Elle lui semblait donc moins ennuyeuse et moins vaine, non parce qu'il était allemand, mais parce qu'elles étaient moins ennuyeuses et moins vaines, en fait.
Le plus touchant dans le livre de Marc Bloch, c'est que ce citoyen, ce guerrier exemplaire garde un sentiment de culpabilité, parce que la France est vaincue".
Originaire d'une famille juive d'optants alsaciens, Marc Bloch s'engagea dans les services de renseignement durant la Première guerre mondiale et reçut la croix de guerre avec quatre citations et fut décoré de la Légion d'honneur pour ses faits de guerre. Il mena ensuite une brillante carrière de professeur d'histoire et publia plusieurs ouvrages importants sur l'époque médiévale. En septembre 1939, alors âgé de 53 ans, il demande à combattre, devenant ainsi le plus vieux capitaine de l’armée française et participe en mai-juin 1940 à la Bataille du Nord, évènement qui bouleverse sa vie. Marc Bloch en tirera L’Étrange défaite qui parut en 1946 à titre posthume sous ce titre, en raison de la publication concomitante par Grasset du journal de Léon Werth sous le titre de Déposition, dont nous proposons un exemplaire en grand papier ici.
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Également originaire d'une famille juive, alsacienne du côté de son père et apparenté aux Proust par sa mère, Emmanuel Berl (182-1976) eut un parcours plus chaotique, exprimant à l'occasion des opinions antisémites et rédigeant, contre toute attente, les deux discours prononcés par Philippe Pétain les 23 et 25 juin 1940. Certains lui attribue également la célèbre formule prononcée le 17 juin 1940 : « C'est le cœur serré que je vous dis qu'il faut cesser le combat ».
Remerciements à S.T., discret collaborateur de la librairie Faustroll
Emmanuel Berl, Essais - Le Temps, les idées et les hommes, éditions de Fallois, 2007, pp. 92-97
500 €
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