L'Européen
s.d. [circa années 1960]
Manuscrit autographe de 3 pages, rédigé à l'encre bleue au recto de 3 feuillets de papier quadrillé in-4 (27 x 20,8 cm)
Manuscrit autographe signé, de 3 pages, rédigé à l'encre bleue et comportant deux ratures de ce texte concernant la civilisation européenne et ses défis face à la mondialisation.
Traces d'oxydation laissées par deux anciens trombones, marque de pli central
Transcription :
"L'Européen
Quest-ce qu'un européen ? L'homme d'une certaine terre, d'une certaine race ? Non, assurément. Mais l'homme d'une certaine civilisation et d'une certaine histoire. D'un projet et d'un passé.
Cette civilisation définit l'Europe. Elle devient mondiale, mais elle prolonge cette histoire que par ailleurs elle contredit, et d'autant plus que sa vitesse augmente se précipite.
D'où une tension particulière à l'européen ; un ingénieur chinois peut comprendre que, s'il veut des locomotrices, il lui faut renoncer Lao-Tse. Mais un ingénieur français ne comprendra pas que s'il veut des sous-marins atomiques, il lui faille renoncer Descartes.
Nos idées habituelles traditionnelles conviennent mal à notre monde magique, mais elles l'ont engendré. Il nous est très difficile de les garder et de les laisser. D'où le désarroi des vocabulaires européens.
Le mot : liberté nous reste sacré. Mais il impliquait naguère le droit pour chacun d'essayer. Quitte, s'il ne réussissait pas, à payer le prix de son échec, l'efficacité terrifiante de nos techniques le rend impossible : on ne peut pas laisser quelqu'un libre de produire et de déverser à sa guise des substances radio-actives. Nous voulons donc maintenir la liberté - mais ne pouvons empêcher que le champ se rétrécisse.
De même le mot : nation. Il était et reste lié à un territoire, il suppose une clôture. Mais notre époque est celle des ondes, les frontières se dissolvent en même temps qu'elles durcissent ; ce que la censure et la porte arrêtent, la radio la diffuse et la propage : on l'a vu, pendant la crise algérienne. Nous continuons à condamner qui rompt la clôture - et le pilote pirate qui la survole, mais non pas l'astronaute qui la survole de plus haut. On s'en prend donc à l'U.D. mais non au spoutnik ni au discoverer, quoiqu'ils ne soient ni moins indiscrets ni moins arrogants. C'est comme si on interdisait le Kodak et autorisait la caméra...
Dans le monde où le changement s'accélère, tous les signes seraient inadéquats. Mais l'européen en souffre d'avantage parce que les autres se dégagent de leur histoire et que la nôtre continue à l'engager.
C'est là une donnée de nature tragique. Elle ennoblit l'européen mais elle l'accable, son avenir dépend de la réponse qu'il saura faire à ce défi.
Emmanuel Berl".
150 €
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